SaaSpocalypse : le signal est réel. La promesse à 100 000 euros, non.
500 000 euros. C’est ce qu’une ETI de quelques milliers de salariés paie chaque année pour ses licences JIRA. Son DSI m’a posé la question le mois dernier, en réunion, sans détour : je signe ce chèque tous les ans, et j’ai l’impression d’utiliser moins de la moitié de l’outil. Pourquoi je continue ?
La même semaine, le 17 juin, un fonds d’investissement (Thoma Bravo) perdait cinq milliards de dollars sur un éditeur de logiciels. Medallia, racheté 6,4 milliards en 2021, rendu à ses créanciers. Entre ces deux scènes circule un mot, apparu en février 2026 dans les newsletters financières et les fils LinkedIn : SaaSpocalypse. L’idée que l’IA générative, en rendant le code presque gratuit, serait en train de tuer le modèle des éditeurs de logiciels. Le DSI à 500 000 euros a lu ces articles, lui aussi. Et il s’est mis à faire un calcul.
SaaSpocalypse n’est pas une prophétie. C’est un signal qu’il faut lire de près.
Le chiffre est spectaculaire. Environ deux mille milliards de dollars de capitalisation effacés du secteur logiciel entre janvier et février 2026, sur l’idée que les agents IA vont remplacer des catégories entières d’outils facturés au siège et à l’abonnement. Je ne vais pas vous dire que c’est du vent. Le mouvement est réel, et la barrière entre rêver d’un outil et l’avoir fonctionnel n’a jamais été aussi basse.
Mais regardez Medallia de plus près, parce qu’un signal faible se lit dans les détails, pas dans le gros titre. La société n’a pas coulé parce que l’IA a rendu son produit inutile. Elle a coulé parce que le service de sa dette est passé de 135 à 300 millions de dollars par an quand les taux ont grimpé, très au-dessus de ce qu’elle gagnait. Son patron historique a reconnu une chose simple : ils avaient surpayé. L’histoire qu’on vous raconte est celle de l’IA. L’histoire réelle est au moins autant celle d’un capital devenu cher. Quand vous lisez SaaSpocalypse, vous lisez deux phénomènes empilés, et on vous met en avant le plus excitant des deux.
Les voix sérieuses du marché posent d’ailleurs la limite. Gartner la formule bien : le travail à la tâche est vulnérable, les opérations métier critiques ne le sont pas, pas encore. Un outil qui rédige un contrat n’est pas la plateforme qui gère tout le cycle de vie de ce contrat. Goldman Sachs et JPMorgan ont jugé la correction trop large, parce que tous les éditeurs SaaS ne sont pas exposés de la même façon. Voilà le décor réel. Ni effondrement, ni effet de mode. Un rééquilibrage que vous avez intérêt à comprendre avant qu’un commercial ou un consultant ne le comprenne à votre place.
Le piège n’est pas de remplacer un SaaS. C’est de croire qu’on le remplace à l’identique pour 100 000 euros.
Reprenons le DSI et ses 500 000 euros de licence annuelle. La tentation est facile à formuler : si une IA code en quelques heures ce que je paie une fortune chaque année, je lance un proof of concept (POC), je remplace JIRA, j’économise. Et c’est vrai, en partie. Pour quelques dizaines de milliers d’euros, on construit aujourd’hui un POC qui couvre les fonctions que vous utilisez vraiment. Pas les 100 % de l’outil. Les 40 % qui vous servent.
Le problème commence après. Un POC n’est pas un produit. Le passage en production demande un effort que personne ne chiffre dans l’enthousiasme du départ : la robustesse, la sécurité, les droits d’accès, la reprise de votre historique de données, les connexions avec le reste de votre système. Et une fois en production, l’outil vit. Il faut le maintenir. Soyons lucides sur un ordre de grandeur que je donne sans détour à mes clients : la maintenance corrective d’un logiciel sur mesure, c’est environ 15 % du coût de construction, chaque année. Ce n’est pas une punition. C’est la réalité de tout logiciel qui tourne. Et tout cela sans compter les évolutions fonctionnelles que vous souhaiterez inévitablement avec le temps. 🙂
Alors posons l’image. Quitter un SaaS, ce n’est pas arrêter de payer un loyer pour ne plus rien payer. C’est devenir propriétaire. Vous gagnez les murs, vous gagnez la liberté de tout réaménager, et vous héritez de la toiture à refaire. Le dirigeant qui additionne ses abonnements en fin d’année et se dit qu’avec 100 000 euros il remplacera une licence à 500 000 à l’identique ne fait pas un calcul d’investissement. Il fait un rêve. Le bon calcul n’est pas combien je dépense en abonnements, c’est suis-je prêt à devenir propriétaire, entretien compris.
Ce que vous gagnez vraiment n’est pas sur la facture
Si la seule question était de payer moins cher pour le même produit, je vous déconseillerais souvent de bouger. À fonctionnalités identiques, une fois la maintenance et le passage en production intégrés, le calcul est rarement gagnant. Mais ce n’est pas là que se trouve la vraie valeur pour une ETI.
Quand vous construisez votre propre outil, vous récupérez des choses qu’aucun éditeur ne vous vendra. La maîtrise de vos données d’abord, parce qu’elles restent chez vous et pas sur des serveurs dont vous ignorez la localisation. La souveraineté ensuite : vous cessez de dépendre d’un acteur (souvent hors Europe) qui peut changer ses prix, ses conditions, ou disparaître dans un rachat. Vous choisissez votre hébergement. Vous gardez la capacité de changer de prestataire quand celui-ci ne vous convient plus, là où un SaaS vous enferme. Vous décidez quelles API vous exposez, quand un éditeur peut tout simplement refuser d’ouvrir la sienne et vous laisser bloqué. Et vous alimentez un écosystème open source plutôt qu’une rente.
Voilà la bascule réelle. SaaSpocalypse ne rend pas le sur-mesure gratuit. Il rend l’arbitrage possible. Pendant vingt ans, on achetait un SaaS par défaut, parce que construire coûtait trop cher. Aujourd’hui, vous pouvez choisir, dossier par dossier, ce que vous louez et ce que vous possédez. Ce n’est pas une révolution qui balaie tout. C’est une liberté nouvelle, et toute liberté a un prix.
Les signaux faibles que personne ne lit
Le krach à deux mille milliards, tout le monde le voit. Les signaux qui comptent vraiment pour vous sont plus discrets. En voici deux que j’observe sur le terrain.
Le premier, c’est la dette qui s’accumule chez ceux qui sont passés à l’action seuls, trop vite. On code un outil dans l’enthousiasme, sans documentation, sans cadrage, parfois en déléguant à une IA le temps d’un week-end. Six mois plus tard, plus personne ne sait pourquoi le système fait ce qu’il fait, les briques se contredisent, et la personne qui a tout monté est partie ou débordée. On appelle ça de la dette technique, et avec les agents IA, elle a une nouvelle saveur. Vous n’avez pas supprimé une dépendance à un éditeur. Vous l’avez remplacée par une dépendance à votre propre bricolage.
Le second, c’est l’illusion de l’identique. Croire qu’un outil à 100 000 euros reproduira une licence à 500 000 euros à l’identique, c’est confondre la pointe de l’iceberg avec l’iceberg. Ces 500 000 euros ne paient pas seulement des fonctionnalités. Ils paient un historique de données, des processus métier mal documentés mais bien réels, des connexions avec d’autres systèmes, une conformité dans des domaines parfois réglementés. Tout cela ne se code pas en un week-end. Tout cela demande un investissement suffisant pour ne pas être déceptif, sinon vous aurez dépensé 100 000 euros pour vous prouver qu’il vous en fallait plus.
Alors, on fait quoi lundi matin ?
Voilà ce que j’ai dit au DSI, et ce que je vous propose de faire dans les jours qui viennent. Additionnez vos abonnements SaaS, tous, les gros et les petits. Repérez celui où vous payez le plus en utilisant le moins. Et avant de demander à qui que ce soit si vous pouvez le remplacer, posez l’autre question, la seule qui compte : suis-je prêt à en devenir propriétaire, toiture comprise ?
Si la réponse est oui, vous avez un vrai projet, avec un budget de construction, 15 % de maintenance par an, et des gains qui ne sont pas sur la facture mais dans votre indépendance. Si la réponse est non, gardez votre abonnement et dormez tranquille. SaaSpocalypse n’a pas tué le SaaS. Il vous a juste rendu le droit de choisir, et le devoir de payer ce choix.